Hmongs, Terres Indigo - Yunnan Chine
     
Hmongs, Terres Indigo - Yunnan Chine
LES HMONGS:
HAUT-TONKIN, NOIR INDIGO

Cachés dans les hautes vallées du Nord du Tonkin, du Laos et du Cambodge, les Hmongs, qu’ils soient dits «blancs», «verts», «bariolés» ou «fleuris» constituent au Viêt-Nam le septième groupe ethnique. Fortement présents dans la région de Sa Pa, ils continuent de colorer leur vie de cet indigo si particulier
Depuis l’exploration, à la fin du siècle dernier, des hautes vallées du district de Sa Pa, dans le Haut-Tonkin, par les militaires et missionnaires français, la vie des communautés hmongs ne paraît guère avoir changé. Même paysage immuable sorti tout droit d’un album de comtes, même costumes bleu-noir délavés, même bijoux d’argent ciselé, même instruments et techniques, le temps semble avoir figé cette ethnie, venue du sud de la Chine au XVIIe siècle, mais dont les origines remonteraient au deuxième millénaire avant Jésus-Christ.
Si l’on en croit les récits mythiques, transmis oralement par les Hmongs de génération en génération, leur contrée natale serait encore plus septentrionale, «un pays recouvert de neige et de glace où la nuit durait près de six mois». Les avis quant à la localisation de ce pays mythique sont partagés. Certains penchent pour le Tibet, ce que pourrait confirmer l’importance de leurs rites chamaniques.
Au XIXe, encouragés par le gouvernement chinois qui cherchait à fournir une demande galopante, les Hmongs assurèrent, un temps, la culture de l’opium. Aujourd’hui totalement interdite par les autorités vietnamiennes, le pavot laisse peu à peu la place aux cultures traditionnelles des Hmongs, le riz, le maïs et le chanvre. Ce dernier, allié au coton, constitue la fibre essentielle des textiles tissés par les femmes, et teints selon des méthodes séculaires à l’aide de l’indigotier naturel qui pousse à l’état sauvage dans les pâturages. Situé dans une vallée en contrebas de Sa Pa, à deux heures de marche, le village de Lao Chai, s’est fait une spécialité de cette teinture, également très prisée par les autres ethnies présentes dans la région, notamment les Daos.
Quand les esprits vont et viennent
Quelques centaines de mètres après la sortie de Sa Pa, la route de mauvais bitume se transforme en piste carrossable, une aubaine pour les habitants de cette vallée qui devaient se contenter jusqu’il y a encore deux ans d’un simple sentier vacher. De nombreux groupes de montagnards s’éparpillent le long du chemin, dépassés de temps à autre par une moto mugissante chargée de deux à trois passagers — une des rares concessions à la modernité. Le babillage animé de la ville cède peu à peu la place au silence des montagnes sur lesquelles courent les rizières en terrasses. Quelques paysans achèvent de couper les derniers pieds de riz, tandis que les buffles broutent paisiblement. Après une heure et demie de marche sur la piste principale, un sentier glissant descend à flanc de montagne pour rejoindre le village.
Contrairement à ceux des autres ethnies, resserrés pour se protéger d’éventuelles agressions, les hameaux hmongs sont très clairsemés. Les maisons, assez distantes les unes des autres ont toutes une orientation différente, donnant une impression de désordre qui n’est qu’apparente. En fait, le plan de situation est traditionnellement lié à la croyance dans les esprits et au culte des morts. Généralement à flanc de colline, l’emplacement retenu pour la construction d’une maison doit permettre de l’ériger de façon à ce qu’elle ne fasse pas directement face ou ne se trouve pas derrière une autre maison. De cette façon les esprits ont la liberté de champ nécessaire à leurs allers et venues, et les familles n’ont pas à passer devant la maison de leurs voisins avec le corps d’un défunt lors de funérailles.

Le bleu des feuilles

A Lao Chai, comme dans la plupart des villages hmongs de la région, le confort des habitations est sommaire, un sol de terre battue, des murs et cloisons de planches de bois disjointes, une seule ouverture, et un foyer où l’on fait cuire les plats à même le sol. L’intérieur est donc le plus souvent sombre et enfumé, et les femmes, lorsqu’elles veulent coudre ou broder, durant leurs rares moments de temps libre, doivent s’installer dans l’encadrement de la porte ou sous l’auvent situé devant la maison.

Face à l’entrée se trouve l’autel des ancêtres façonné en papier de riz, le dab xwm kab, où se consument presque toujours quelques bâtonnets d’encens. Destiné à apporter paix et prospérité sur le foyer, le dab xwm kab est l’un des sept esprits qui veillent sur la maison. Chacun d’eux occupe une place bien précise et est symbolisé par un élément, ou un ex-voto. Ici, les signes du culte des ancêtres ne sont pas toujours mis en évidence, le village ayant été évangélisé très tôt par les missionnaires. Il s’enorgueillit même d’une chapelle rustique qui fait la fierté de ses habitants.

Entre les maisons, poules et cochons noirs circulent librement, les enfants jouent, et les adultes discutent paisiblement par petits groupes. Devant les habitations, des lais de chanvre fraîchement teints achèvent de sécher. Des jeunes filles s’affairent autour d’un grand tonneau où une femme remue un étrange mélange noirâtre. Quelques grumeaux bleus surnagent en surface. Poussant par brassées dans les pentes herbues en bordure de village, l’indigotier est une plante basse possédant des feuilles vertes et pointues, dont on a du mal à croire qu’elle peut produire ce bleu profond et nuancé qui fait le plaisir des amateurs de textile.


Pour arriver à produire cette couleur, il faut, après avoir broyé les feuilles à la meule, les faire bouillir avec de l’eau, du citron et des cendres. Le liquide est ensuite transféré dans un tonneau, pour être utilisé pendant les premiers mois de l’année. La teinture s’effectue en plusieurs bains, entrecoupés de séchage, jusqu’à ce que la couleur obtenue soit jugée satisfaisante.

N’étant pas véritablement fixée, la teinte doit, pour résister aux lavages successifs, être le plus sombre possible. Les tissus neufs donnent ainsi l’impression d’être noirs, et ont valu aux Hmongs de la région le surnom de Hmongs «noirs», alors qu’eux-mêmes se nomment entre eux Hmongs «fleuris». La confusion s’est aussi nourri du fait que le nom «noir» est ici un patronyme courant. Une approximation de plus pour ce peuple secret qui s’est accommodé de bien d’autres maux, au cours de sa longue histoire, et qui continuera sans doute à défier encore longtemps les adeptes d’un certain «progrès».

Photos : Erik Sampers

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