Dai, les Fils de la Mousson - Yunnan Chine
     
Dai, les Fils de la Mousson - Yunnan Chine

CHINE
LES DAI, FILS DE LA MOUSSON

Au cœur de la Chine des tropiques, dans la région du Xishuangbanna, les Dai vivent au rythme de la mousson. Leur culture s’enracine dans ce territoire traversé par le Mékong, artère vitale. Là, ils maintiennent leur originalité et leur différence. Leur langage ? Orner les corps, porter sur soi son identité. Hommes tatoués et femmes parées font face à l’avènement d’une ère de modernité.

De lourds nuages se mêlent en volutes dans un dégradé de gris profond. Chaleur moite, ciel de plomb. L’averse est imminente qui viendra délester cette masse sombre, gonfler le Mékong et rafraîchir la terre. Mois de juin. La saison des pluies débute et le repiquage du riz bat son plein. Selon le calendrier des Dai, nous sommes en 1363. A la mi-avril, fin de la période sèche, la nouvelle année a été accueillie : après une procession et des offrandes au temple, des courses de bateaux sur le Mékong, des lancers de fusées vers les hauteurs célestes, tout le monde s’est aspergé d’eau pour appeler la mousson ; source de vie, l’eau et son pouvoir fécondant sont attendus.

« Où il y a des arbres il y a des arbres il y a de l’eau, où il y a de l’eau il y a des hommes », dit-on ici. A l’orée des villages, des puits renferment le précieux élément. Décorés comme une pagode et bardés de miroirs protecteurs à même d’éloigner les influences néfastes, ils sont gardés par des dragons, des lions ou des éléphants colorés. Que les mauvais esprits se tiennent bien, l’eau est sous haute surveillance. Rien d’étonnant à ce que les Chinois Han attribuent aux maîtres de ces lieux le nom de Shui Dai, « Dai de l’eau ». Eux-mêmes se nomme Dai Lue Ce sont les descendants d’un ancien royaume, longtemps indépendant de la Chine.

Jinghong. Temple Manting. Les moinillons sortent de leur salle de cours et se précipitent à l’étage supérieur. Devant la porte de la pièce commune, les paires de tongs s’accumulent, bloquant le passage. On perçoit une vive animation à l’intérieur, et bientôt des cris…Ah ! Manqué ! La Chine perd contre la Turquie. Succès éphémère pour la Coupe du Monde. L’esprit des supporters a envahi jusqu’à l’ambiance sereine du monastère. Mélange des genres. Depuis les destructions de la révolution culturelle, les pagodes se dressent à nouveau, les temples se relèvent. Le Xishuangbanna retrouve son faste. Dès notre arrivée à Jinghong, chef-lieu de la modernité, nous voulions voir le Mékong rouler ses eaux ocre rouge. Nous l’avons alors longé jusqu’à Ganlaba, large plaine ceinturée de collines. Le développement économique et l’affluence croissante des visiteurs remodèlent les paysages. Dans les bourgs, carrelage blanc des façades et béton d’un gris fade bordent les rues, remplaçant le bois et le bambou ; mais autour du lac paisible, des étangs d’élevage et des villages enserrés dans un écrin de verdure.


Hommes sans peurs

Jungle au nord, rivière au sud, ruisseau à l’est, champs à l’ouest. Agencement symbolique idéal. Les maisons sont à l’ombre des hauts plumeaux des bosquets de bambou. Au-dessus des portes, petites formes géométriques de lignes enlacées, des talismans écartent les esprits malins. Au centre de chaque village, un arbre sacré au large tronc veille sur les habitants. Qu’une maladie survienne, des offrandes appropriées y sont déposées. Les rituels ponctuent la vie paysanne, et toujours, un petit temple jouxte les habitations.

Quelques moines en robes jaune safran se tiennent là. Il est midi passé. Les enfants rentrent en groupes papillonnants de l’école située dans le petit bourg voisin. Certains garçons délaisseront le foulard rouge des écoliers et passeronjt la robe des moines pour l’après-midi. Le temple est un lieu d’apprentissage, autrefois la seule école. Ici, le bouddhisme Theravada (Petit Véhicule) se mêle aux croyances en divers esprits, phi, qui peuplent une nature capricieuse et qu’il faut parfois tenir à distance. C’est juste sur la peau des hommes dai que s’inscrit cette relation à une nature ambivalente, sources de maux comme de bienfaits, face à laquelle l’homme doit affirmer sa présence.

Village de Mankat. Aidan, 53 ans, nous accueille chez lui avec un sourire franc et amical. Sa moustache aux extrémités recourbées lui donne un air martial. Au, village, ils ne sont que trois à avoir le corps couvert de tatouages, et Aidan jouit du plus grand prestige. Il parle et tous écoutent.

« Je me suis fait tatouer vers l’âge de treize ans, alors que je finissais mon apprentissage au monastère. Cela a pris trois jours de suite. On ne s’arrêtais que pour manger et dormir…Si ça faisait mal ?… » Son large sourire découvre des dents en or. Assurément, le souffle de l’éventail tenu par une main secourable ne pouvait calmer la brûlure des marques bleues-noires sur son corps meutri et enflé. « Un homme tatoué n’a peur de rien », conclu sobrement Aidan. Le grand courage physique et moral du jeune tatoué lui procure en retour la reconnaissance sociale.



Peu après, Aidan s’est marié. Son épouse annonce en riant : « Un homme sans tatouages, on n’en voulait pas ! » Virilité acquise, le tatouage instaure symboliquement la différence des sexes. Rite de passage, il ouvre la porte au mariage. Plus encore, il avait autrefois la fonction d’affirmer son identité dai. L’appartenance ethnique s’inscrivait sur la peau. Aidan montre du doigt le singe qui orne son torse : c’est un signe astrologique.

Sur la partie supérieure du corps qui correspond au siège spirituel de l’individu, les éléments du tatouage sont en correspondance avec l’année de naissance. Le bonze lui tatoua ainsi des motifs, issus de l’iconographie bouddhique, qui protège l’enveloppe corporelle d’éventuelles perforations, de coups violents. Car le passé des Dais est chargé de hauts faits guerriers. Les femmes, à la manière des motifs qui couvrent le corps des hommes, ornent leurs tissus d’animaux et de figures fastes. Tatouage et tissage participent d’un même symbolisme.

Outre ces dessins, Aidan et Afu, son disciple et ami, portent des marques de la ceinture jusqu’aux genoux. C’est le « tatouage culotte » dont l’origine semble très ancienne. Il était une obligation sociale pour les hommes dai jusqu’au milieu du siècle dernier. Seuls les plus âgés témoignent encore de cette pratique tombée en désuétude. Les courbes évoquent les vagues d’une mer agitée. Mais pour Aidan qui commente, ces motifs symbolisent la peau de la grenouille. « Car les grenouilles vivent dans l’eau et nous, les Dai, nous aimont l’eau.

Avec ce tatouage, nous sommes à l’aise dans notre élément. » Pratique mimétique ? Harmonie de l’homme et de la nature ? Une légende raconte que jadis, un jeune pêcheur dai se lia avec la fille d’un dragon. Avec son aide, il se fit dessiner sur les jambes des motifs dont la puissanc emagique faisait s’écarter les eaux devant lui et le protegeaient des esprits aquatiques. Tous les hommes imitèrent alors son tatouage, et ils ne furent plus attaqués par ces êtres maléfiques lorsqu’ils se rendaient à la pêche.

Porter sa culture

Traversant les collines couvertes d’une végétation luxuriante, nous arrivons près de Mengyang. Alternance de rizières étagées et de collines pommelées d’hévéas bien alignés. Les Dai Ya, voisins des Lue, sont regroupés dans quelques villages alentours. Ni bouyddhisme ni hommes tatoués. Ici, ce sont les femmes qui portent leur culture, en un costume barriolé. Guidés par Ayi, nous arrivons à Manna. Alors que sa tante égraine des épis de maïs, nous dégustons le riz glutineux et les légumes épicés qui nous sont servis avec empressement. Ayi m’explique avec grandiloquence l’importance du vêtement féminin : « dans le costume s’exprime la cohésion de notre groupe.

Ils nous représente car il condense des centaines d’années d’expérience et de savoir. » Azhuang, sa cousine, décide de nous montrer les riches parures qu’elle portera pour son mariage. Le moment venu, elle s’habillera selon la tradition, portant la coiffe et le plastron de décorations argentées qui, tintent au moindre mouvement. La pose de ces ornements est délicate. Une voisine expérimentée vient en aide et Azhuang est finalement apprêtée comme pour ses noces, non sans fierté. « Il est juste de suivre l’usage des ainées, me confie-t-elle, mais si ça ne tenait qu’à moi, je m’en passerais volontiers ! » Après son mariage, elle ne portera plus le costume, à la différence de sa mère et des femmes agées du village. « Les temps changent, nous sommes la nouvelle génération », ajoute-t-elle. Une formule universelle qui résume tout. Inévitable acculturation ?

On considère ici que la force vitale elle-même imprègne les habits. Le vêtement ne fait pas qu’un avec le corps. En cas de maladie-soit la perte d’une ou plusieurs des 32 âmes que possède tout un chacun-, le vêtement est alors confié au chaman (mo) qui le placera sous son oreiller. Devenant support- du rêve, il guidera le chaman vers l’âme égarée. Celle-ci une fois retrouvée sera fixée symboliquement dans le corps en nouant un bracelet au poignet de la personne venue consulter. De même, la perte d’un vêtement dans un endroit éloigné de sa propre maison pourrait provoquer l’altération des forces vitales. Ne pas perdre son vêtement, ne pas perdre son âme… C’est presque un adage qui résonne face au temps qui passe et aux jeunes filles vêtues à la dernière mode.


Avec le « socialisme de marché », récent mot d’ordre, le développement économique a apporté de nouveau argument à la démarche identitaire. Pour les touristes chinois en nombre croissant, les dai représentent souvent la quintessence de l’exotisme ethnique. « Avez-vous vu des femmes se baigner sur les rives du Mékong ? » nous demande-t-on. Image de la beauté érotisée, et ironie du sort…Où est passée la virilité des hommes san speurs, la force terrible des guerriers ? Aidan, depuis quatres ans, fait des performances artistiques. Musique et chants, mais surtout danses inspirées des combats à mains nues ou au sabre. Il s’est rendu jusqu’à Pékin.

La puissance martial n’est plus aujourd’hui que cliché folklorique. Pour les plus jeunes, rupture des générations, il reste à trouver de nouvelles manièred’être Dai et chinois à la fois. Lame de fond modernatrice. Mais faut-il s’alarmer ? La vie suit son cours, toujours pleine de richesses d’une dynamique culturelle résolument créatrice. Dans ce monde à part de la chine des tropiques, le pouvoir central plane encore, tels les lours nuages de mousson. L’averse n’aura cette fois pas le goût amer de la repression passée. Mais derrière l’actuelle politique culturelle, est-ce une liberté retrouvée, ou un avenir controlé ?




LEGENDES PHOTOGRAPHIQUES

Photo 1 : Dai fleuri
Cette jeune femme a revetu la tenue qu’elle arborera avec fierté le jour de son mariage.

Photos 2 et 3 : Dai aux ceintures fleuries
Les jeunes filles non mariées se parent de décorations argentées. Sur leurs coiffes, une longue chaîne est enroulée. Cette coiffe pèse quelques kilos, elle peut mesurer plusieurs mètres.

Photos 4, 5, 6 : Dai aux ceintures fleuries
Les Dai Ya sont appelés « Dai ceintures fleuries » par les Chinois en raison des qualités esthétiques du costume féminin. Par tradition, les femmes portent sous forme de colliers la fortune de leur famille, ici des colliers en argent.

Photo 7 : Dai aux ceintures fleuries
Les jeunes filles non mariées se parent de décorations argentées. Sur leurs coiffes, une longue chaîne est enroulée. Après le mariage, elle sera divisée en plusieurs anneaux, chacun reliés par des pièces de monnaies anciennes.

Photo 8 : L’égrenage du maïs
Le maïs fait partie de la tradition culinaire des Dai, au même titre que le riz et les légumes épicés.

Photo 9 : La teinture des tissus
Les Dai teignent eux-mêmes leurs vêtements, ensuite, ils assemblent les différentes parties et les cousent. Ce travail est surtout reservé au femme.

Photo 10, 11 :Le thé vert de Menghai
Le celèbre thé Pu’er s’exporte dans le monde entier. Chaque plantation est plantée dans une zone en altitude, il faut surtout de l’humidité pour favoriser la venue des jeunes pousses récoltées tous les 15 jours.

Photo 12 : Les rizières étagées
En traversant les collines couvertes d’une végétation luxuriante, on découvre une alternance de rizières étagées et de collines recouvertes d’hévéas bien alignés.

Photo 13 : Dai aux ceintures fleuries
Dans cette région du yunnan, on peut effectuer jusqu’à trois récoltes de riz par an, c’est tout à fait exceptionnel. Au petit matin, il faut repiquer le riz, c’est le travail des femmes.

Photo 14 : Les tatouages
Pour les Dai, un homme tatoué n’a peur de rien. Les tatouages, dont les motifs s’inspirent de l’iconographie bouddhique, assurent une protection magique à ceux qui les portent.

Photo 15 : Les nasses
Pour attraper les poissons et les crustacés, les pêcheurs se servent de nasses qu’ils ont fabriqués eux-mêmes. Elles sont surtout utilisées dans les petits cours d’eau. Le pêcheur dresse un barrage et le seul passage possible est cette nasse.

Photo 16 : Maison dai
La région de Xishuangbanna est une alternance de petites plaines couvertes de rizières et de collines enveloppées par la fôret tropicale. Par endroits, les amples toits cendrés des maisons se profilent dans la végétation.

Photos 17, 18 : L’architecture dai
Les nombreux villages qui s’échelonnent sur la plaine de Ganlanba sont typiques de l’architecture des Dai Lue. Les maisons sur pilotis se composent d’une large structure en bois qui supporte l’étage habité auquel oàn accède par un escalier. Une imposante charpente couvre l’ensemble.
Photo 19 : Le vêtement des femmes
Les femmes portent leurs cultures en un costume bariolé. Le vêtement ne fait qu’un avec le corps. En cas de maladie, le vêtement est confié au chaman qui le placera sous son oreiller. Devenu support de rêve, il guidera le chaman vers l’âme égaré.

Photo 20 : L’héritage
Une femme de l’ethnie Akhe porte sur ses oreilles l’ensemble de sa fortune : argent, amulettes et petit porte bonheur.

Photos 21, 22, 23 : Le Mékong
Sur le Mékong, le trafic s’intensifie en été pour le commerce avec les pays voisins. Il reste une artère importante des échanges économiques entre la Chine et la Birmanie.

Photo 24 : Temple de Manchunman
Le Temple de Manchunman à Ganlanba est l’un des plus anciens du Xishuangbanna. La présence d’un monastère est pour les Dai Lue un critère fondamental d’intégration sociale.

Photo 25 : Monastère de Manting
Le monastère de Manting est le temple principal dans la culture bouddhiste des Dai.

Photo 26 : Les moines
Certains garçons délaissent le foulard rouge d’écolier pour passer la robe des moines pour l’après-midi.

Photo 27 : La pêche aux escargots
La pêche des escargots d’eau est une pratique courante. Cette tache est réservée aux hommes.

Photo 28 : Dai aux ceintures fleuries
Les jeunes filles non mariées se parent de décorations argentées. Sur leurs coiffes, une longue chaîne est enroulée.

Photo 29 : Entrée du village de Xishuangbanna
Le bouddhisme se mêle aux croyances en divers esprits qui peuplent une nature capricieuse et qu’il faut parfois tenir à distance.

Photo 30 : Rizière
Travail dans la rizière au petit matin, lorsque la chaleur ne se mêle pas encore à l’humidité ambiente.
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